Suppression mnésique

Sans le moindre effort, nos pensées ou souvenirs les plus déplaisants peuvent subitement surgir à la vue d’un simple indice perceptif, compromettant notre adaptation et notre santé mentale. Une réaction naturelle est de contrôler et d’essayer de supprimer ces images déplaisantes de notre esprit. Le paradigme Think/No-Think (TNT) permet d’étudier ces mécanismes de suppression nous protégeant de ces pensées intrusives, et constitue également une méthodologie permettant de supprimer à long-terme ces souvenirs intrusifs, incluant leurs aspects les plus inconscients (Gagnepain et al., 2014). Ce programme de recherche visera à mieux comprendre les conséquences sur la santé mentale du mécanisme de suppression et ses bases neurales à l’aide de technologies de pointe (connectivité effective, apprentissage automatique) appliquées à l’imagerie par résonance par magnétique fonctionnelle (IRMf) et à l’électroencéphalographie (EEG). Il fournira également une vision innovante de ce phénomène en étudiant les motifs de suppression liés à la mémoire collective et sa validité écologique, à l’aide de la réalité virtuelle immersive. Pour concrétiser cette approche inédite, notre projet fédère les partenaires locaux (le pôle de Santé Mentale, les centres de réalité virtuelle et d’imagerie cérébrale Cyceron, le CHU) et nationaux (Equipex MATRICE) de l’Inserm U1077.

Suppression de la mémoire, consolidation, et contexte spatial

Si l’oubli de souvenirs artificiellement créés en laboratoire sur des laps de temps courts s’avère efficace avec le paradigme TNT, nous ne savons pas à l’heure actuelle si ce phénomène peut durer et/ou se généraliser à des situations de la vie quotidienne. Dans la pathologies mentale, les pensées et images angoissantes sont fréquemment associées à des lieux et des contextes spatiaux bien précis qui servent d’éléments constructeurs et fondateurs de la réponse émotionnelle négative. Les tâches actuelles de laboratoire ne représentent que médiocrement ces aspects. L’objectif de ce programme de recherche consistera à développer un environnement virtuel dans lequel le sujet pourra évoluer en totale immersion (via le cube immersif installé au CIREVE à l’Université de Caen) et qui le confrontera à diverses situations négatives et stressantes. Ces situations seront associées à des contextes spatiaux bien distincts servant d’indices lors d’une tâche de TNT ultérieure. En outre, afin de valider les applications cliniques potentielles des techniques de suppression mnésique, il est important de démontrer que leurs effets durent dans le temps et ne s’évanouissent pas après un délai. Un autre objectif de ce programme de recherche sera donc d’évaluer la durée de l’oubli motivé et d’isoler les conditions qui favorisent la suppression des expériences négatives sur le long terme.

Suppressions des pensées intrusives dans le TOC

La présence récurrente et excessive d’intrusions visuelles, généralement extrêmement vives, détaillées et associées à des contenus stressants et aux comportements compulsifs, est une caractéristique commune aux troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Les TOCs sont associés à un dysfonctionnement majeur des réseaux de contrôle inhibiteur. Le paradigme TNT offre donc l’opportunité unique d’observer directement le contrôle mental des intrusions chez des patients souffrant de TOCs, d’identifier les marqueurs neurobiologiques prédictifs des capacités résiduelles de suppression, mais également de réduire l’entrée récursive des images déplaisantes déclenchant les compulsions constituant ainsi une nouvelle approche thérapeutique dans le traitement des TOCs. Notre projet visera à évaluer si cette technique de contrôle des pensées peut être bénéfique aux TOCs et permettra d’identifier les marqueurs neurobiologiques prédictifs d’une telle amélioration à l’aide de l’imagerie cérébrale.

Impact de la dimension collective et culturelle des images sur les processus d’oubli

Les motifs de suppression peuvent également transcender l’individu pour s’inscrire dans une dynamique sociale et collective qui n’a cependant jamais été intégrée à l’étude de l’oubli motivé. Une idée largement répandue, notamment par le biais des théories psychanalytiques, est que les expériences déplaisantes rejetées au plus profond de notre inconscient vont continuer d’avoir une influence néfaste sur nos comportements, émotions et attitudes. Les travaux antérieurs se sont uniquement focalisés sur la dimension biologique et individuelle des expériences aversives (e.g. images de mort, d’accidents) liées à la survie, mais ont ignoré la dimension collective et sociale de nos expériences. Certains traumatismes peuvent cependant revêtir une dimension culturelle, parfois transmise à travers les générations, et bien que prévalant à l’échelle d’une société ou d’une nation, vont rejaillir sur les consciences individuelles. L’interprétation des évènements et leur résonance émotionnelle dépendront du contexte collectif, social et de la construction mémorielle médiatique et historique. L’objectif de ce projet est de comprendre comment cette dimension culturelle et sociétale du souvenir traumatisant va moduler les capacités de contrôle cognitif individuelles et quels aspects de l’histoire (factuels, émotionnels) peuvent être éliminés de la mémoire individuelle par le biais des mécanismes de suppression.

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