Arts, neuroplasticité, prise en charge et réserve cognitive

Arts, mémoire et identité dans la maladie d’Alzheimer

Effet d’ateliers de « réminiscence musicale » sur la mémoire autobiographique et le sentiment d’identité chez patients Alzheimer au stade sévère

L’amélioration de la qualité de vie des patients atteints de MA, notamment aux stades modérés à sévères, est un enjeu de santé publique et une exigence éthique pour nos sociétés du fait de l’évolution démographique dans les pays industrialisés, et par le constat de l’absence de traitement curatif pharmacologique. Elle repose sur une meilleure compréhension des particularités cognitives, comportementales et psychologiques des patients. Bien que les travaux en neuropsychologie aient plutôt mis l’accent sur leurs déficits, diverses capacités ont été décrites comme étant longtemps préservées chez ces patients. Par exemple, des travaux indiquent que la connaissance du passé lointain résiste mieux que la connaissance du passé récent aux effets délétères de la maladie, rendant possible la réminiscence de certains souvenirs (Rauchs et al., 2013 ; Viard et al., 2013). Nous avons également souligné que certains aspects du sentiment d’identité, associés à une estime de soi positive, peuvent être relativement préservés chez ces patients, si des conditions pertinentes d’évaluation sont mises en place (Eustache ML et al., 2013). Enfin, différents auteurs ont montré que les aptitudes artistiques, et plus particulièrement les capacités musicales et picturales, peuvent être longtemps résistantes à l’avancée de la maladie (Platel & Groussard, 2014). Même à des stades modérés à sévères de la maladie, les personnes maintiennent leur appréciation musicale au niveau sensoriel et émotionnel lorsque d’autres capacités cognitives (surtout mnésiques et verbales) sont très détériorées (Groussard et al., 2013).

L’objectif principal de ce projet est d’évaluer les bénéfices sur le rappel autobiographique et le sentiment d’identité de prises en charge musicales (ateliers de réminiscence avec écoute de chansons) de patients MA à un stade modéré à sévère. Nous proposerons 8 séances de réminiscences musicales (sous forme d’un atelier sur 2 semaines) en petits groupes où, après la présentation d’une chanson représentant un grand thème de vie (école, travail et vacances), les patients devront évoquer un souvenir en rapport avec chaque chanson indice. Les productions de souvenirs seront mesurées (nombre de souvenirs rappelés, détails) et feront l’objet d’une analyse linguistique semi-automatique des contenus (logiciel TXM, http://textometrie.ens-lyon.fr). Trois mesures individuelles de productions de souvenirs (rappel autobiographique) et du sentiment d’identité seront effectuées (un jour avant et après les 8 séances, et un mois plus tard). Les patients devraient avoir plus facilement accès à des souvenirs grâce à l’induction musicale et les souvenirs évoqués devraient être plus détaillés ou émotionnels et leur sentiment d’identité plus riche (notamment en terme d’estime de soi). Un objectif secondaire sera d’examiner l’effet des interactions au sein du groupe au cours des répétitions en évaluant si certains patients s’approprient ou pas le contenu de souvenirs d’autres personnes après avoir participé à ces 8 séances.

La première phase de recueil de données débute en 2015, soutenue par un financement FEDER intitulé « Validation des pratiques de stimulation et de prise en charge utilisant l’Art chez les patients Alzheimer en institution ».

Visites de musées réels et virtuels – impacts respectifs des modalités réelles et virtuelles sur le sentiment de familiarité et d’identité

Ce projet a pour ambition de tester les bénéfices mnésiques et identitaires chez des patients en institution par la comparaison de visites réelles et virtuelles de musées. Cette tâche permettra une confrontation croisée, cognitive mais aussi philosophique, éthique et potentiellement sociologique sur les intérêts d’amener les patients à l’art dans un contexte réel ou virtuel. Avec la collaboration du CIREVE (Centre Interdisciplinaire de Réalité Virtuelle), dirigé par Philippe Fleury à la Maison de la Recherche en Sciences Humaines (MRSH) de l’université de Caen, nous souhaitons construire un musée virtuel adapté aux patients et reproduisant le principe de la visite réelle au musée. La comparaison entre la version réelle et virtuelle de ces visites sera le point de départ d’une réflexion plus large sur l’apport des environnements virtuels dans les actions de prise en charge auprès de malades vivant en institution, voire à domicile. En collaboration avec le musée des Beaux-Arts de Caen nous avons réalisé plusieurs pré-expérimentations avec des petits groupes de 4 à 5 patients MA à un stade sévère. Les patients réalisent la même visite guidée d’une heure trente environ (même parcours dans le musée, mêmes commentaires de la guide sur certaines œuvres) à trois reprises, toutes les semaines. Une semaine avant la première visite, certains tableaux présents dans le musée (commentés ou pas lors de la visite) sont présentés en institution de manière répétée (toutes les œuvres sont initialement inconnues). Le principe est de mesurer l’effet de la pré-exposition de tableaux de peintures sur le comportement des patients lors des visites et la reconnaissance subséquente des œuvres représentées ensuite en institution. Ces études ont montré un bénéfice significatif de la pré-exposition aux œuvres, optimisant l’intérêt et la présence que les patients pouvaient avoir lors des visites, mais aussi un maintien à long-terme d’informations nouvelles obtenues lors des visites correspondant à des commentaires proposés par la guide sur certaines œuvres.

Imagerie de nouvelles connaissances dans la maladie d’Alzheimer à un stade sévère

La littérature suggère que la mémoire musicale est particulièrement résistante dans la MA, voire que l’apprentissage de nouvelles connaissances musicales ou picturales serait encore possible (Platel & Thomas-Antérion, 2014). Les travaux de neuroimagerie sur la mémoire musicale que nous avons réalisés dans l’unité montrent que l’accès aux connaissances musicales se réalise sur la base d’un vaste réseau cérébral temporo-frontal, impliquant les deux hémisphères (Groussard et al., 2010a, 2010b). Ainsi, les représentations cérébrales plus distribuées de la mémoire musicale constituent certainement un avantage par rapport à la mémoire du langage, permettant d’expliquer une meilleure résistance de cette mémoire musicale dans les maladies neurodégénératives (Groussard et al., 2013). Ces résultats en neuroimagerie permettent de faire des hypothèses sur les raisons expliquant l’observation clinique de capacités d’apprentissage pour des mélodies nouvelles chez des patients MA à un stade sévère de la pathologie (Platel & Groussard, 2014). Sur la base de ces observations cliniques et fondamentales, nous avons démarré une étude originale visant à préciser les mécanismes neurocognitifs permettant, chez des patients MA, la mémorisation de nouvelles informations (chansons et tableaux de peintures) par rapport à des informations anciennes (Fig. 9). Dans cette étude d’IRM fonctionnelle, nous comparons l’activité cérébrale obtenue entre items anciens et nouvellement appris afin de mettre en évidence les réseaux neuraux sous-tendant la préservation de ces phénomènes d’apprentissage. L’identification des mécanismes cérébraux permettant la persistance chez ces patients d’une forme d’encodage à long-terme de nouvelles informations est essentielle à plus d’un titre : elle permet de préciser la nature des capacités préservées de mémorisation dans une pathologie dont la compréhension est aujourd’hui encore largement centrée sur les déficits, de pouvoir plus efficacement prendre en charge au quotidien les patients en appliquant des méthodes basées sur ces mécanismes préservés, de s’appuyer en amont sur ces mécanismes d’apprentissages préservés afin de stimuler et maintenir dès les stades débutants de la maladie le fonctionnement de la mémoire. Les inclusions des participants (sujets sains et patients) à ce projet se termineront au milieu de l’année 2016.

Fig. 9 Augmentation du sentiment de familiarité pour des chansons et des peintures nouvelles chez
une patiente Alzheimer à un stade sévère dont l’IRM morphologique montre une atrophie corticale majeure.

Effets de stimulations musicales sur la neuroplasticité et le vieillissement cognitif

La musique est devenue en neuropsychologie un domaine privilégié d’étude de la plasticité cérébrale. Les travaux de psychologie et de neuroimagerie réalisés chez l’Homme suggèrent que jouer d’un instrument de musique, ou tout simplement écouter de la musique régulièrement, sont des activités particulièrement adaptées à la constitution d’une réserve cognitive, et pourrait être utile pour lutter contre les effets du vieillissement normal (Fauvel et al., 2013). Les travaux réalisés dans le laboratoire ont ainsi pu mettre en évidence des différences structurales (densité de substance grise dans l’hippocampe) et fonctionnelles (différence de connectivité au repos) entre sujets musiciens et non-musiciens jeunes, montrant l’impact du nombre d’années de pratique musicale sur les réseaux cérébraux impliqués dans les processus de mémoire (Groussard et al., 2014, Fauvel et al., 2014a).

L’objectif principal de ce projet est de caractériser, grâce à une approche longitudinale chez l’Animal et l’Homme, comment une stimulation environnementale appliquée tard dans la vie pourrait significativement améliorer la cognition et le fonctionnement cérébral, et favoriser ainsi un vieillissement réussi. Plus spécifiquement, nous étudierons l’effet d’une stimulation musicale ou d’une pratique instrumentale sur les fonctions cognitives (mémoire et fonctions exécutives) et le cerveau (marqueurs structuraux et fonctionnels). Dans ce contexte, nous proposons notamment le suivi des modifications de la connectivité fonctionnelle (IRMf au repos) au cours du vieillissement chez l’humain et l’animal, ce qui est particulièrement original et pourrait fournir de nouveaux indicateurs distinguant le vieillissement délétère du vieillissement réussi. Ce nouveau projet de recherche démarre en 2015 et est réalisé pour la partie animale en collaboration avec des chercheurs spécialisés en expérimentation animale (Thomas Freret, Valentine Bouet, Pascale Schumann-Bard, Michel Boulouard), localisés à proximité directe de la plateforme d’imagerie Cyceron. Complété par des études comportementales chez d’autres populations d’intérêts (acteurs, chanteurs, …), ce programme de recherche a plus globalement pour ambition de mieux caractériser la dynamique neurocognitive permettant la constitution d’une réserve cérébrale effective, à même de retarder durablement l’entrée dans une pathologie neuro-dégénérative.

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