Modifications normales et pathologiques de la mémoire en vie quotidienne

Ce projet de recherche est constitué de deux volets complémentaires. Le premier vise à étudier la nature et l’évolution des représentations en mémoire de patients souffrant de DS et de MA. Le second a pour objectif de mieux comprendre certains des mécanismes qui contribuent à modeler les représentations stockées en mémoire et en particulier ceux liés à l’oubli normal. Ces deux projets sont issus de collaborations avec d’une part : C. Bastin, F. Collette et E. Salmon (Centre de Recherche du Cyclotron, Université de Liège, Belgique) et d’autre part : J. Swendsen, S. Chanraud et M. Allard (Laboratoire de Neurobiologie Intégrative et Adaptative, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Bordeaux).

Mémoire en vie quotidienne, démence sémantique et de maladie d’Alzheimer

Contrairement aux patients avec MA, les patients souffrant de DS ne présentent pas de désorientation temporo-spatiale ou d’oublis des évènements récents de leur vie quotidienne (« day-to-day memory »). La question de l’intégrité de la mémoire épisodique de ces patients qui présentent, par contre, une atteinte massive de la mémoire sémantique, renvoie à des débats concernant la nature des souvenirs de ces patients et, plus largement, les liens entre mémoire épisodique, mémoire sémantique et représentations perceptives. Pour répondre à ces questions, nous avons mis au point un protocole de neuropsychologie cognitive visant à explorer de façon standardisée la mémoire d’évènements de la vie quotidienne et le maintien à long terme des représentations formées. Plus précisément, il s’agit d’étudier la capacité des participants à créer et maintenir en mémoire des ensembles cohérents d’éléments associés et organisés temporellement.

Ce protocole d’évaluation de la mémoire day-to-day est basé sur l’encodage de plusieurs événements du même type (chercher un objet dans différents lieux) et des épreuves de reconnaissance des associations créées par l’exposition à ces événements : 1) associations entre les objets recherchés et les lieux et 2) associations entre des différents lieux où un même objet a été recherché, et 3) des ordres des lieux présentés. Afin de minimiser l’implication des capacités langagières et de disposer d’une évaluation standardisée correspondant à la mémoire day-to-day, le matériel du protocole est constitué de photographies d’objets usuels et de lieux simples de la vie quotidienne. Afin de tester des hypothèses sur la spécificité des représentations en mémoire des patients DS, le matériel des épreuves de reconnaissance 1 et 2 est constitué des éléments vus lors de l’encodage et d’éléments sémantiquement identiques mais perceptivement différents. Les distracteurs de ces épreuves sont créés à partir de recombinaisons de paires (objet-lieu et lieu-lieu). Les épreuves de reconnaissance sont proposées 30 minutes et une semaine après l’encodage. La moitié des évènements encodés sera testée à chacun des deux temps évitant ainsi un ré-encodage du matériel lors de la première reconnaissance. Des épreuves neuropsychologiques complémentaires évaluant la mémoire de travail et en particulier les capacités de binding et les fonctions exécutives seront proposées aux participants. Ce protocole sera proposé à 4 groupes de participants : 1) des patients souffrant de DS, 2) des patients souffrant de MA, 3) des sujets âgés sains et, 4) des sujets jeunes sains. Ce dernier groupe permettra d’étudier l’effet de l’âge sur l’évolution temporelle des traces en mémoire.

Mémoire et oubli en vie quotidienne

La récupération et le ré-encodage d’évènements en mémoire jouent un rôle fondamental dans la façon dont sont modelés nos souvenirs. L’objectif de ce travail est d’étudier ces effets grâce à un paradigme d’oubli induit, réalisé en vie quotidienne en utilisant un matériel écologique. Le fait même de se souvenir peut non seulement renforcer certaines traces mnésiques mais également provoquer l’oubli d’autres traces. La récupération d’une information stockée en mémoire va favoriser sa rétention en permettant la réactivation et le renforcement de la consolidation de la trace mnésique mais cette récupération peut également avoir un effet négatif sur la rétention d’autres informations, acquises au même instant et associées, et ainsi provoquer leur oubli. Cet oubli induit par l’inhibition des traces associées à celles récupérées est plus important que l’oubli consécutif au simple temps qui passe. Anderson et collaborateurs (1994) ont développé un paradigme expérimental nommé « Retrieval-Induced Forgetting » (RIF) permettant de mettre en évidence cet effet dans des conditions de laboratoire.

Le paradigme RIF a fait l’objet de nombreux travaux en laboratoire avec différents types de matériel, différents délais et différentes populations mais n’a jamais été testé en vie quotidienne avec un matériel écologique. La collecte ambulatoire des données en temps réel et dans des contextes divers de la vie quotidienne sur de longues périodes est rendue aujourd’hui possible grâce aux technologies mobiles (smartphones). Elles permettent de s’affranchir du cadre du laboratoire qui contraint la recherche clinique et limite l’étude des phénomènes qui s’expriment sur de longues durées ou impliquent différents environnements. La faisabilité, la validité et l’utilité de ces nouvelles méthodes ont été démontrées ces dernières années dans le laboratoire de M. Allard et J. Svendsen chez les personnes âgées et dans différentes populations psychiatriques ou neurologiques. Une des applications les plus espérées pour ces méthodes concerne leur capacité à nous informer sur le fonctionnement cognitif, et plus particulièrement sur les liens dynamiques entre ce dernier et les activités ou comportements quotidiens de l’individu. En plus de mettre en lumière un aspect paradoxal de la mémoire ou, comment se souvenir peut créer l’oubli, ce travail apportera des éléments essentiels à la compréhension des effets de l’âge sur le fonctionnement mnésique. Ce protocole de recherche pourra ensuite être appliqué à des populations présentant des troubles de la mémoire ou des fonctions exécutives permettant d’étudier les liens entre ces différents aspects de la cognition.

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