Cognition sociale dans le vieillissement, la maladie d’Alzheimer, la démence fronto-temporale et la démence sémantique

Cognition sociale dans le vieillissement, la démence fronto-temporale et la démence sémantique

La dimension de la cognition sociale la plus étudiée dans la littérature est la théorie de l’esprit (TdE), qui désigne la capacité d’attribuer des états mentaux (cognitifs ou affectifs) aux autres et permet de comprendre les comportements d’autrui et de s’y adapter. Des travaux ont mis en évidence une altération de la TdE dans la DFT, probablement liée à l’atteinte des régions antérieures du cortex frontal médian (Adenzato et al., 2010). Bien que ces études aient abordé les déficits de TdE et leurs relations avec les troubles du comportement, les mécanismes sous-tendant les liens entre ces perturbations restent encore mal compris. Dans la DS et dans la MA, il existe aussi des troubles du comportement et un déficit de TdE pourrait contribuer à ces anomalies comportementales. Dans ces deux pathologies, nous avons récemment mis en évidence de tels troubles (Duval et al., 2012 ; Laisney et al., 2013 ; Bejanin et al., 2016), mais il reste à établir des liens entre ces troubles et les manifestations comportementales. De plus, d’autres dimensions de la cognition sociale pourraient être altérées et contribuer aux perturbations comportementales, notamment une perte de la connaissance des conventions et des règles sociales, ou un déficit de reconnaissance des émotions faciales.

Cette approche est donc fort prometteuse, mais laisse à l’heure actuelle des questions sans réponses, telles d’éventuelles dissociations au sein de la cognition sociale, les liens entre ces processus et d’autres fonctions cognitives, comme les fonctions exécutives ou la mémoire sémantique, ou encore les substrats neuronaux précis de ces troubles. L’étude de trois groupes de 20 patients chacun souffrant de DFT, de DS ou de MA, en combinant l’approche cognitive et l’imagerie cérébrale devrait permettre de répondre à ces questions. Enfin, la question du devenir de la TdE au cours du vieillissement normal mérite encore d’être examinée puisque des résultats contradictoires ont été obtenus (Duval et al., 2011, pour revue) et que certains aspects restent inexplorés. Pour ce faire, un groupe de sujets jeunes sera comparé aux groupes de sujets âgés qui constituent les groupes contrôles des patients.

Ce projet, initié dans le contrat actuel, a déjà donné lieu à des publications, mais de nombreuses données déjà recueillies restent à exploiter, notamment des données obtenues en IRMf au repos dans un groupe de patients atteints de DS. Cette technique permet d’explorer les conséquences de la perte majeure de substance grise dans le lobe temporal sur les différents réseaux cérébraux, un phénomène encore méconnu, peu d’études ayant à ce jour été publiées dans la DS.

Le deuxième volet de l’étude s’intéresse à la TdE affective, à l’aide du test du regard de Baron-Cohen (2001) et de la version française de Movie for the Assessment of Social Cognition (Dziobek et al., 2006). La TdE cognitive est évaluée à l’aide d’un test de fausses croyances ToM-15 (Desgranges et al., 2012). Les connaissances des règles sociales sont évaluées avec un test original de connaissance de ces règles (Figure). Enfin, deux questionnaires permettront de mettre en évidence les troubles du comportement. Le premier est classiquement utilisé dans la littérature (Frontal Behavioral Inventory), et le second a été spécifiquement développé dans l’U1077 pour mettre en évidence les troubles du comportement provoqués par ces maladies dégénératives, en distinguant les comportements égocentrés et les comportements exocentrés.

Figure. Exemples de dessins utilisés pour évaluer les connaissances des règles sociales.

Les participants bénéficient aussi d’un examen IRM, afin d’établir des corrélations entre les anomalies cérébrales et les déficits cognitifs, d’un examen en imagerie par tenseur de diffusion ainsi que d’un examen en IRM fonctionnelle au repos et en activation. Pour cela, une épreuve originale de TdE affective, la tâche de « Pierre et Marie », a été spécialement créée. Elle est composée de 120 saynètes mettant en scène deux acteurs dans une situation de vie quotidienne. Les résultats obtenus auprès de 20 sujets sains jeunes indiquent le recrutement d’un vaste réseau cérébral lors de l’inférence d’émotions. Ce réseau comprend la jonction pariéto-temporale, l’amygdale, le pôle temporal et le cortex préfrontal médian, régions dont le rôle dans la théorie de l’esprit affective est avéré, et qui sont altérées dans les deux pathologies auxquelles s’intéresse ce projet. Vingt sujets sains âgés et quelques patients atteints de DFT ou de DS ont également déjà été inclus.

Cognition sociale dans la forme présymptomatique de démence fronto-temporale

Le projet exposé ci-dessus sera prolongé dans le cadre d’une collaboration avec Richard Levy et Isabelle Le Ber (ICM, Paris). Dans ce cadre, nous inclurons des sujets ayant une forme présymptomatique de DFT. La phase préclinique des dégénérescences lobaires fronto-temporales (DLFT) est encore mal connue. Le diagnostic clinique est posé 3 ans en moyenne après l’apparition des premiers symptômes, alors que la maladie est déjà évoluée. Pourtant, il est probable que les altérations anatomiques et des déficits cognitifs subtils précèdent de plusieurs années les premiers symptômes cliniques. Identifier ces marqueurs précoces est un enjeu majeur dans la perspective de thérapeutiques futures qui devront être proposées très précocement, alors que les lésions et les déficits de la maladie ne sont pas encore constitués. Les formes génétiques permettent de modéliser la phase préclinique des DLFT chez des apparentés de patients mutés, qui sont porteurs de la mutation mais n’ont pas encore développé de symptômes de la maladie.

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